Orhan PAMUK - Neige
Orhan Pamuk est né le 7 juin 1952 sur la rive européenne d’Istanbul, dans une maison avec vue sur la partie asiatique à cheval sur le détroit du Bosphore, à la confluence de l’Orient et de l’Occident. Un jour un pont a été jeté entre les deux rives. Pamuk confesse qu’après s’y être promené, il a soudain pris conscience pourquoi « c’était encore plus beau de voir les deux rives en même temps. »
Orhan Pamuk, c’est un peu ce pont littéraire qui s’adresserait aux deux rives de sa chère Turquie sans appartenir ni à l’une, ni à l’autre. Un homme qui ne se tient pas d’un seul tenant – « Je n’ai pas une personnalité, j’en ai plusieurs » – accouche souvent d’un écrivain polymorphe.
Ses débuts littéraires remontent à 1979 avec la publication d’une première nouvelle. Pamuk, qui a étudié l’architecture avant de bifurquer vers le journalisme, dispose de tout le temps nécessaire pour écrire. Discipline à laquelle il s’astreint déjà à raison de dix heures par jour. Sa famille est relativement aisée, férue de culture, francophile même : il entend dès lors profiter de ce confort pour bâtir une œuvre.
Son premier roman, publié en 1982, reçoit d’emblée un accueil dithyrambique. Plusieurs prix littéraires récompensent le talent d’un auteur tout neuf. Deux livres plus loin, le romancier aura définitivement tordu le cou au naturalisme palpable dans ses premiers ouvrages. Salué pour sa volonté assez nette de distanciation vis-à-vis du réalisme social, Pamuk trouve le moyen de se renouveler en recourant aux techniques narratives usités par les auteurs postmodernes.
La mélancolie et l’usage de doubles fictifs demeurent, mais on note une plus grande liberté de style, toujours aussi poétique, mais beaucoup plus digressif. Les récits deviennent pour le coup plus éclatés, la syntaxe est tordue à loisir, les rythmes rompus, les décalages plus habituels. À l’unisson de ces nouvelles audaces, les histoires volontairement ancrées dans la Turquie d’aujourd’hui ne craindront pas d’aborder la montée de l’intégrisme et la fièvre nationaliste, traitant de front aussi bien les tabous du passé que les problèmes économiques actuels.
Quand en 2005, Neige paraît en France, ça souffle et tempête au-dessus d’Orhan Pamuk depuis que l’auteur, au cours d’un entretien avec un journaliste suisse, a brisé l’omerta au sujet d’une question qu’il vaut toujours mieux taire dans son pays : le génocide arménien.
Pour aggraver son cas, l’écrivain y évoquait également le massacre perpétré par l’état turc à l’encontre du peuple Kurde. Assignation à comparaître assorti du risque probable d’une condamnation à quatre ans de prison, menaces de mort à la pelle en réaction à ses propos perçus par une partie de l’opinion comme une véritable « insulte délibérée à l’identité turque ». Colères dans les plus hautes sphères du pouvoir. Manifestations populaires de haine. Tout y est passé.
Mais l’auteur a dû se dire qu’au parfum entêtant de la liberté, à force, eux aussi ils s’y habitueraient. Prix Médicis étranger cette année-là, Pamuk à qui le Nobel sera décerné un an plus tard, la chérit plus que tout, cette liberté. Ne fut-il pas le premier écrivain du monde musulman à désapprouver en public la fatwa dont Salman Rushdie a été victime ?
Si vous ignoriez ce qu’est un bruit blanc, lisez Neige. L’impression sonore produit lors de l’effet de neige sur une vieille télé déréglée, voici de quoi ça se rapprocherait le plus. La sensation d’un souffle continu. Souffreteux et doux à la fois. Comme la souffrance endurée par les personnages du roman que de sévères antagonismes opposent.
À l’aune également de la douceur que le poète, requis par un journal pour rendre compte de mystérieux événements, là-bas aux confins de l’Anatolie, semble appeler de tous ses vœux sur le monde. Et ses vœux sont empreints de mélancolie. Et le monde n’en a que faire. Aussi quelle idée de génie d’envoyer un poète nous entretenir de toutes les imparfaites correspondances entre les choses.
Dans le village de Kars, des jeunes filles se sont suicidées pour protester contre l’interdiction du port du voile à l’école et à l’université. Kars est une authentique scène de théâtre antique. Le roman, ample, ne s’étale que sur quatre jours. Le village figure la seule unité de lieu. Tout ce dispositif romanesque contribue au fil des pages à souligner la dramatisation du récit. Kars a beau sembler à l’écart du monde, il paraît condenser à lui seul les composantes essentielles de la société turque. Et notre petite histoire elle-même, à l’instar de la grande, se charge de distribuer les rôles.
Sur cette scène symbolique les points de vue divergents vont se succéder, la parole se libérer, quand bien même une écoute dépassionnée s’avérera presque impossible. Les échanges s’intensifient, vifs, pour aboutir in fine à une mise à plat rigoureuse et lucide des questions qui embarrassent la Turquie contemporaine : difficulté pour un peuple d’assumer son passé ; montée de l’intégrisme ; instrumentalisation et détournement de l’énigme religieuse originelle ; réponse laïque parfois trop frontale.
Plus loin s’ensuivront des réflexions sur le silence divin, la place des femmes, le suicide. Et tandis que ces tentatives de dialogue achoppent souvent pour finir en récriminations et invectives, la neige continue de tomber. Ses flocons tentent de recouvrir les plaies rouvertes d’un amour impossible, amortissent à peine la chute des corps qui tomberont bientôt sous les balles.
Si vous ignorez ce qu’est un bruit blanc, lisez Neige. Parce que la prose de Pamuk n’est que poésie. Et que sous ce frémissement délicat une civilisation et une culture se laissent percevoir. Entre les flocons.